lundi 19 juin 2017

"La maîtrise de l'amour" - Don Miguel Ruiz & Janet Mills

L'auteur, entre autres, des Quatre accords toltèques, un des livres cultes du développement personnel posant les bases d'un mieux-être relationnel, revient cette année avec une nouvelle édition de cet ouvrage pour maîtriser l'art des relations, et plus particulièrement l'art de l'amour, le premier art parmi tous, qui nous permet de vivre dans la plénitude.

Partant de la racine de la vie, donc de la naissance et des ancêtres, il postule que l'enfant est, avant tout système éducatif, innocent dans sa façon d'aimer. Il s'aime lui-même profondément, après avoir découvert qu'il existe, et il aime également inconditionnellement ses parents. Il ne juge personne. Mais chacun des êtres humains ayant vécu sur cette Terre ayant connu des malheurs et des blessures émotionnelles, la conscience collective a engendré ce que les toltèques appellent : le Rêve de l'enfer. Pour eux, la planète est une immense asile psychiatrique où chaque homme est psychiquement malade, rongé par le mal et couvert de plaies émotionnelles que l'on gratte en permanence.
Si vous regardez la description de l'enfer telle qu'elle est formulée par n'importe quelle religion, vous verrez qu'elle est identique à notre société humaine, à la façon dont nous rêvons collectivement. L'enfer est un lieu où l'on souffre, où règne la peur, un lieu de guerre, de violence et de jugement dépourvu de justice, un lieu de punition sans fin. On n'y voit que des humains dressés contre d'autres humains, au milieu d'une jungle de prédateurs ; des gens pleins de jugements, de reproches, de culpabilité, de poison émotionnel : l'envie, la colère, la haine, la tristesse, la souffrance. 
La peur est le principal poison émotionnel, dont découlent tous les autres. Elle est comme un parasite qui se nourrit de tout sentiment qu'elle engendre et devient ainsi le juge ultime de tous les actes relationnels, mais aussi de toute perception personnelle. La peur des autres provient la plupart du temps de ce que l'on ne s'aime ni se respecte soi-même, car on a appris à ne pas le faire, à se comparer en permanence avec des modèles, à partir en quête de la perfection ultime. La peur provient du manque de reconnaissance qui est un des "besoins" les plus ancrés, qu'on recherche chez autrui alors même que l'on est souvent incapable de se l'accorder à soi-même. Si l'on n'a pas appliqué l'un des quatre accords toltèques qui est de ne pas faire de suppositions, nous sommes donc prisonniers d'un système de croyance qui est mal géré et sûrement en notre défaveur.
De même que les sociétés et les religions du monde entier ont créé des mythologies incroyables, nous aussi, nous créons les nôtres. Notre mythologie personnelle est peuplée de héros et de méchants, d'anges et de démons, de rois et de roturiers. Ainsi, nous créons toute une population dans notre esprit, avec de multiples personnalités. Puis nous maîtrisons les images de nous que nous utiliserons dans telle ou telle circonstance. Nous devenons experts dans l'art de faire semblant et de projeter nos images et ainsi, nous maîtrisons ce que nous croyons être. Lorsque nous rencontrons quelqu'un, nous le classons immédiatement et nous lui assignons un rôle dans notre vie. Nous créons une image pour chaque personne, selon ce que nous croyons qu'elle est. Et nous faisons cela pour toutes les personnes et toutes les choses qui nous entourent.
Vous avez le pouvoir de créer. Ce pouvoir est si fort que tout ce que vous croyez se réalise. Vous vous créez vous-même tel que vous croyez être. Vous êtes comme vous êtes, parce que c'est ce que vous croyez à propos de vous-même. Toute votre réalité, tout ce que vous croyez est votre propre création.
Le premier pas à faire serait donc de se recentrer sur soi-même et de guetter ses propres réactions, ses croyances, ses blessures, ses mécanismes, et de se donner autant d'amour que l'on en attend d'autrui - voire plus encore. C'est en retrouvant le pouvoir d'aimer, de créer une réalité qui n'est pas basée sur la peur, en sortant des schémas et en se donnant tout le crédit que l'on mérite, que les choses commencent à changer et que l'on peut se défaire des relations toxiques. C'est en se respectant soi-même que l'on construit des relations basées sur le respect. Si l'on a une mauvaise image de soi, c'est cette image qui sera reflétée en permanence.
L'amour ne connaît aucune obligation.
L'amour n'a pas d'attentes.
L'amour se fonde sur le respect.
L'amour est impitoyable ; il n'a pitié de personne, mais il a de la compassion.
L'amour est totalement responsable.
L'amour est toujours bon.
L'amour est inconditionnel.
Dans la voie de l'amour, la justice existe.
Dans la voie de l'amour, vous donnez plus que vous ne prenez.
L'auteur fait une analogie intéressante qui est la suivante : Supposez que vous n'ayez rien à manger chez vous, que vous n'ayez pas les moyens de vous sustenter, et que quelqu'un arrive avec de quoi vous nourrir, mais cherche à en tirer profit et vous soumet à se volonté. Afin d'éviter la famine, vous coopérez. Supposez maintenant que vous ayez dans votre cuisine toute la nourriture nécessaire pour vous alimenter vous-même et même nourrir chacun de ceux qui viennent à vous, tant vous possédez de ressources. Si cette même personne vient et vous propose le même marché, vous le refuseriez. Vous pourriez même lui proposer de le nourrir sans rien en échange, par compassion. Si l'on remplace maintenant la nourriture avec l'amour et le respect, l'analogie montre à quel point les relations peuvent être biaisées si l'on n'arrive pas à se sentir complet et aimé soi-même, sans être dépendant des autres pour nous donner ce sentiment.

Comme pour les Quatre accords toltèques, il s'agit ici de vérités fondamentales et bienveillantes, qui ont l'air si simples que la réalité des choses finisse par devenir incompréhensible. Un manuel pratique et un recueil de paroles qui tombent sous le bon sens à mettre entre les mains de tous ceux qui ont besoin de se sortir des cercles vicieux relationnels. Il permet aussi de se responsabiliser par rapport à ses propres comportements tout en ne se culpabilisant pas pour ce qui n'est pas de notre ressort - soit : faites de votre mieux. J'ai passé un bon moment à lire ce livre car il n'est pas donneur de leçon et qu'il reflète l'amour dont il fait sujet. Enfin, il termine par deux prières qui seront comme des mantras à se répéter pour ne pas oublier de prendre conscience et de commencer par s'aimer soi-même.

Merci à Babelio et aux éditions Jouvence pour cette découverte !

Et aimez-vous les uns les autres (bordel de merde).

par Mrs.Krobb

La maîtrise de l'amour : apprendre l'art des relations de Don Miguel Ruiz et Janet Mills
Essai américain (traduction par Olivier Clerc)
Jouvence, février 2017 (original : 1999)
8,90 euros

lundi 12 juin 2017

"Le serpent cosmique" - Jeremy Narby

Les compagnies pharmaceutiques et biotechnologiques les plus en vue déclaraient haut et fort leur intention de commercialiser les produits naturels des Indiens d'Amazonie à un prix « juste ». Par ailleurs, des ethnobotanistes et des anthropologues, qui avaient examiné la question de la rémunération équitable de la « propriété intellectuelle » des peuples indigènes, avançaient des chiffres impressionnants : 74% des remèdes ou des drogues d'origine végétale utilisés dans la pharmacopée moderne ont été découverts en premier lieu par les sociétés « traditionnelles ». A ce jour, moins de 2% de toutes les espèces végétales ont subi des tests scientifiques complets en laboratoire. La grande majorité des 98% restants se trouvent dans les forêts tropicales, là où est concentrée la plus forte diversité d'espèces (« biodiversité »). L'Amazonie contient plus de la moitié de toutes les variétés de plantes du monde. Et ainsi de suite. 
Jeremy Narby est docteur en anthropologie et travaille pour l'ONG Nouvelle Planète. Suite à un voyage effectué en Amazonie pour comprendre l'écologie et les connaissances botaniques des ashanincas afin de préserver leur environnement menacé par la destruction, il entreprend une étude approfondie du chamanisme, des plantes hallucinogènes et médicinales, et tente de relier les mondes rationnel et irrationnel. Son point de départ ? Expérience personnelle avec l'ayahusca, où il entrevoit deux énormes serpents, qui, plus tard, le mettront sur la piste de l'ADN. A partir de là, et pendant dix ans, il va écumer les bibliothèques et le savoir anthropologique, scientifique et chamanique, afin de dépasser le fait que « l'analyse académique du chamanisme sera toujours l'étude rationnelle de l'irrationnel, c'est-à-dire un contre-sens ou un cul-de-sac. »
Tous les recoupements que j'avais trouvés jusque là entre le serpent cosmique et l'axe du monde, d'une part, et l'ADN, d'autre part, opéraient surtout au niveau de la forme. Cela rejoignait ce que Carlos Perez Shuma m'avait dit : la nature parle en donnant des signes et, pour la comprendre, il fallait être attentif à des similarités formelles. Il avait également dit que les esprits de la nature communiquaient avec les humains dans les hallucinations et les rêves, c'est-à-dire par des images mentales. Cette idée est très répandue dans les traditions « pré-rationnelles ». Par exemple, Héraclite d'Ephèse disait de l'oracle pythien (du grec puthôn, serpent), qu'il « ne parle pas, ne dissimule pas, mais donne un signe ». 
Il convient d'abord de placer le contexte, d'expliquer la mythologie des peuples indigènes d'Amazonie, mais également du chamanisme universel, de faire des analogies avec la mythologie occidentale, et de se concentrer sur l'aspect formel des choses. Lorsque les chamanes ont des visions, ces visions se ressemblent étrangement d'un bout à l'autre du monde, et si mystiques qu'elles paraissent, elles sont finalement plus terre-à-terre que l'on ne peut le penser de prime abord. Car, ce que Jemery Narby découvre au fur et à mesure, c'est que ces visions sont précisément ce qui nous anime profondément, à savoir : des visions d'ADN, de cellules... En définitive, on pourrait dire que c'est l'ADN de la nature, et donc de la planète, qui s'exprime à travers de leur propre ADN pour leur faire comprendre le fonctionnement intrinsèque des choses.
Selon Townsley (...) : « L'approche métaphorique ne désigne pas faussement les choses, mais, au contraire, constitue la seule manière de les nommer correctement. » 
Une enquête et une aventure fascinante qui transcende le monde visible et invisible et qui bouscule les barrières hermétiques qui se trouvent entre la pensée rationnelle et la pensée irrationnelle, qui se rejoignent en un point, entre les deux serpents entrelacés. Et cette histoire se termine avec le commencement, qui est la naissance de la vie sur Terre et de ses vertigineux mystères et bizarreries.  Dépouillé de tout a priori et de tout jugement, ce livre-introduction concilie les opposés avec une certaine douceur, un côté poétique et candide, tout en étant murement réfléchi, référencé et analysé, sans avoir la rigidité académique d'un essai scientifique testé en laboratoire ni le langage alambiqué et difficilement compréhensible pour les non-initiés du chamanisme.
Un être humain moyen est constitué d'environ cent mille milliards de cellules. Cela veut dire qu'il y a deux cent milliards de kilomètres d'ADN dans un corps humain - ce qui correspond à soixante-dix allers et retours entre Saturne et le Soleil. Vous pourriez voyager votre vie entière dans un Boeing 747 lancé à pleine vitesse, et vous ne parcouriez même pas un centième de cette distance. Votre ADN personnel est capable d'embobiner la Terre cinq millions de fois.

Bonus : de nombreux extraits ici

par Mrs.Krobb

Le serpent cosmique, l'ADN et les origines du savoir de Jeremy Narby
Essai canadien
Georg éditeur, juillet 1997
19,50 euros

lundi 5 juin 2017

"Le samouraï virtuel" - Neal Stephenson

Hiro Protagoniste, métisse et enfant de militaire, roi du sabre japonais et livreur de pizza pour la mafia italienne, co-fondateur du Soleil noir, QG des hackers professionnels dans le Métavers (univers virtuel), passe son temps à essayer de grappiller des informations inédites et utiles pour remplir les Bibliothèques informatiques. Quand son chemin rencontre Y.T., 15 ans, une jeune kourière (livreuse de paquets) qui lui sauve la mise, les choses commencent à se bousculer vraiment fort - jusqu'à ce que l'avenir de l'Amérique repose entre leurs mains (plus ou moins).
Mais pourquoi tout cet équipement ? C'est parce que les gens comptent sur lui. C'est un modèle. On est en Amérique, bordel. Les gens font ce qu'ils ont envie de faire. Ca vous emmerde ? Ils ont le droit, c'est comme ça. Et ils ont des armes, ces cons-là, pas question de les stopper. Le résultat, c'est que l'économie de ce foutu pays est l'une des pires au monde. Et puisqu'on parle de balance commerciale, laissez-moi vous dire qu'après avoir laissé filer nos meilleures technologies à l'étranger, après avoir été rattrapés par tout le monde, au point que les bagnoles que nous achetons sont fabriquées en Bolivie et les fours à micro-ondes au Tadjikistan, après avoir perdu notre suprématie en matière de ressources naturelles au profit de Hong Kong, dont les supercargos et les dirigeables vous déménagent tout le Dakota du Nord en Nouvelle-Zélande pour une bouchée de pain, après avoir laissé la Main Invisible réduire nos iniquités historiques en une bouillie globale qui ferait la prospérité d'un faiseur de briques pakistanais, vous voulez que je vous dise ? Il n'y a plus que quatre trucs qu'on fait mieux ici qu'ailleurs
la musique
les films
la microprogrammation (informatique)
la pizza-express à domicile.
L'auteur plante son décor et son action dans une Amérique entièrement privatisée, hurlante de néons et d'enseignes, morcelée entre les différentes mafias et gouvernements fédéraux, où les pizzas doivent se livrer en 30 minutes top chrono et où les courriers se livrent en planche à roulettes hyper sophistiquées. La technologie est sur-développée, la surveillance n'a rien à envier à Big Brother, mais surtout, le monde virtuel est presque aussi important que le monde réel, à tel point que les deux se superposent en permanence, grâce des machines portables 3D en réalité augmentée.

L'histoire se met vraiment en branle à partir de l'apparition d'une nouvelle drogue, doublée d'un virus informatique, chacun surpuissant, plongeant l'usager dans une sorte d'hypnose ou de transe : le Snow Crash. Les protagonistes découvrent qu'à l'origine de ce cataclysme se situe le plus grand magnat de la religion New Age, de la nouvelle Babel, de l'Infocalypse.
- Une seconde, Juanita. Il faudrait te décider. Ce Snow Crash, au juste, c'est un virus, une drogue ou une religion ?
Elle hausse les épaules.
- Quelle différence ? demande-t-elle.
Neal Stephenson nous revoie à la fois des millénaires en arrière, en nous forçant à fouiller dans les tréfonds de la civilisation sumérienne et de ses grands mythes, mais également à nous plonger dans une dimension parallèle, le cyberespace, et relie les deux avec autant de grâce, de subtilité et de pertinence que possible. Un vrai coup de maître. D'autant plus que le roman date de la fin des années 80, à l'époque où le Métavers se matérialisait avec Habitat (un prototype du style de Second life) et où le mot avatar était encore peu connu. Un petit air de Poupée Pat.

Le roman a d'abord été conçu comme un roman graphique ; hélas, comme l'auteur l'explique bien à la fin du livre, il n'en reste plus que les mots - mais quels mots ! Quoiqu'il en soit, à son époque, ce devait être une petite bombe explosive qui n'a rien à envier aux génies de la SF et qui regorge de connaissances et d'une justesse incroyable concernant les mondes virtuels, à l'époque si peu développés. Il y a ici une parfaite maîtrise de l'humour, un excellent dosage entre scènes d'action et réflexions sur le langage et la religion, une lucidité épatante et une vision du futur plutôt réaliste mais plutôt cauchemardesque. L'excellence du roman cyberpunk, à ne pas rater.
Il est impossible d'éradiquer une idée virale comme nous l'avons fait avec le nazisme, les pattes d'éléphant et les T-shirts Bart Simpson. 
 Bonus : extrait 1, 2, 3, 4, 5
par Mrs.Krobb

Le samouraï virtuel de Neal Stephenson
Littérature américaine (traduction par Guy Abadia)
Livre de Poche, mars 2017
9,10 euros

lundi 29 mai 2017

"Radio Libre Albemuth" - Philip K. Dick

Le mal absolu s'est incarné en la personne de Ferris F. Fremont (dont les initiales correspondent au nombre 666), le nouveau président des Etats-Unis d'Amérique - qui fait référence à Richard Nixon, la bête noire de Philip K. Dick. Nous sommes au début des années 60 et la terreur commence à s'installer avec ce gouvernement fasciste et totalitaire qui pratique la surveillance à grande échelle grâce à l'espionnage, à la délation et aux questionnaires forcés. En pratique, rien ne peut l'arrêter. Mais Nicholas Brady, ancien pacifiste de Berkeley, commence à entrer en contact avec une entité qui se fait appeler SIVA (Système Intelligent Vivant et Agissant) et qui lui transmet des informations pour faire face à ce nouvel Empire.
Les deux agents échangèrent un regard puis présentèrent leurs cartes à Nicholas, que la rage et la terreur envahirent soudain. En balbutiant, il entreprit de raconter aux deux agents du F.B.I. une blague qu'il avait lue dans la rubrique « Talk of the Town » du New Yorker, et qui parlait de deux agents du F.B.I. qui, lors d'une enquête sur quelqu'un, avaient interrogé l'un de ses voisins, lequel avait déclaré que l'homme en question écoutait des symphonies ; ce sur quoi les agents avaient demandé d'un air suspicieux dans quelle langue étaient les symphonies.
C'est un roman très intime, puisqu'il s'agit d'un récit en très grande partie inspiré d'éléments autobiographiques, où Philip K. Dick se met presque à nu dans ses expériences, ses ressentis, ses théories, ses peurs des plus rationnelles aux plus paranoïaques. Il expose ses propres contradictions personnelles en se dédoublant lui-même en deux personnalités distinctes : Nicholas Brady, le vendeur de disques, à qui il arrive toutes les expériences mystiques et spirituelles, et Philip K. Dick, l'auteur de science-fiction, étrangement beaucoup plus terre-à-terre et sceptique ; ces deux personnages dialogueront le plus souvent pour faire avancer les théories, en se soutenant mutuellement.
- Je croyais que tu penchais pour la théorie des univers parallèles, dis-je, surprise.
- C'était il y a un quart d'heure, dit Phil. Tu sais comment je suis avec les théories. Les théories, c'est comme les avions à l'aéroport international de L.A. : un toutes les minutes. 
En quelque sorte, il s'agit d'un résumé succin de ce qui sera ensuite son Exégèse, ses milliers de pages de notes qu'il a commencé à rédiger après son expérience de février / mars 1974 avec la vision du poisson d'or - ancien symbole chrétien.
Tout en marchant, j'eus l'impression que les boîtes de bière aplaties, les papiers, les mauvaises herbes et le vieux courrier avaient été disposés par le vent de manière à dessiner des motifs ; ces motifs, lorsque je les examinai, avaient été distribués de manière à englober un langage visuel. Celui-ci évoquait les signes de piste dont je croyais savoir qu'ils avaient été utilisés par les Indiens d'Amérique et, chemin faisant, je sentis l'invisible présence d'un grand esprit qui m'avait précédé - qui était venu ici et avait déplacé les indésirables débris pour en faire ces arrangements subtils et riches de sens conçus en manière d'éléments d'un salut entre camarades qui m'était destiné, à moi, l'être plus petit qui viendrait ensuite.
Ce livre est donc moitié réel / moitié science-fiction, et en tout cas le plus personnel de l'auteur. Il a d'ailleurs été refusé par son éditeur à l'époque de son écriture, suite à quoi Philip K. Dick l'a offert à son ami et écrivain Tim Powers (qui pourrait très bien être le P.K.D qui apparaît dans le roman). Radio Libre Albemuth, d'abord nommé Valisystem A, a donc été publié à titre posthume, et constitue le prélude à la Trilogie Divine.

Une vision sombre du monde, qu'il compare à une prison de fer, à l'Empire romain, ponctuée d'une vision bienveillante de la divinité extraterrestre, dont l'unique but est de ressusciter l'Esprit Saint à travers les hommes d'aujourd'hui pour mettre fin à la tyrannie qui a commencé il y a deux mille ans. A suivre... avec SIVA.
J'avais été ramené à la vie. Au bout de deux mille ans.
Né une seconde fois. Une entité toute fraîche, entièrement nouvelle. Ressuscitée pour exister, complète. Avec des facultés et des fonctions que je n'avais jamais eues, qui avaient été perdues, supprimées lors de la chute originelle. Supprimées, non pas à moi en tant qu'individu - supprimées à notre race.

Bonus citations : 1, 2, 3, 4, 5 et 6

par Mrs.Krobb

Radio Libre Albemuth de Philip K. Dick
Littérature américaine (traduction par Emmanuel Jouanne)
Folio SF, janvier 2006 (original : 1985)
8,20 euros

lundi 22 mai 2017

"Radix" - A. A. Attanasio

Une nouvelle ère a lieu après la rencontre d'un trou noir déversant des radiations cosmiques importantes sur la Terre. Les humains mutent, rares sont ceux qui ne présentent aucune difformité et qui peuvent s'accoupler librement. Les autres sont relégués à l'esclavage, à moins d'avoir été quelque peu épargnés. Et puis il y a ces êtres venus d'ailleurs, les voors, télépathes et écailleux, qui se nourrissent de l'énergie psychique et qui peuvent s'accaparer les corps vidés d'esprit des humains. Et il y a les nouvelles intelligences artificielles, les grands esprits presque divins.
« J'ai besoin de renseignements sur les [humains de la civilisation précédente]. Est-ce qu'ils disposaient d'une puissante technologie ?
- Tout ça a disparu, aujourd'hui, marmonna Anareta. Leur plus grande réussite, leur plus importante réalisation, c'était leur pensée, la vision vers laquelle se portaient leurs aspirations. Vous vous perdriez dans leurs fonctions politiques et sociales. C'étaient des gens trop pragmatiques et trop militaristes pour réaliser leurs idéaux. C'est seulement dans leurs arts, dans toutes leurs préoccupations apparemment futiles, qu'on peut avoir un aperçu de leurs pensées profondes, de [leur âme]. Parfois, ils appelaient leur vision liberté, anarchie, individualisme. Nietzsche l'a exprimé clairement : "L'esprit libre se tient au sein du cosmos avec un joyeux et confiant fatalisme - il ne nie plus." »
Sumner Kagan est un jeune homme dont l'aura hurle : humiliation et destruction. C'est l'un des rares à posséder la carte blanche (celle qui confirme l'absence de difformité), mais tout son être est répugnant de A à Z. Personnage creux, sans but, plein de rage bouillonnante, manquant cruellement d'intelligence ou d'un but dans la vie, celui-ci se fait happer par une femme-voor afin qu'il lui fasse un enfant. Quelque temps plus tard, l'enfant est né, a grandi, et la mère tente de s'approprier le corps de Sumner. Malheureusement, ça ne marche pas. Et ensuite, la vie de Sumner Kagan change radicalement, l'envoyant dans une aventure à la fois digne de Forest Gump et d'une initiation cosmico-mystique ou de celle d'un Jedi un peu foireux.
« L'univers est fou, poursuivait Grangol, le visage sombre, presque solennel. Un trou noir est tapi au centre de notre galaxie, comme une araignée dans une toile d'astres. La terre ébouillantée d'énergies bizarres se boursouffle de nouvelles formes de vie. Peut-être tout cela s'est-il déjà produit autrefois. Peut-être est-ce ainsi que nous avons été produits. Peut-être que quelque chose de plus grand que la douleur est en train de naître. Et peut-être pas. Peu importe. Nous ne sommes pas ici pour censurer le cosmos. »
De censure, l'auteur ne fait point preuve - au contraire ! On a bien l'impression qu'il a ici fait passer chacune des idées qui lui est passée par la tête pour écrire son roman, sans en oublier aucune. Le résultat final donne un condensé de ce qui parait être une saga entière dans un seul livre, et si le tout peut paraître un peu indigeste à force, cette nébuleuse violente et métaphysique est une sorte d'apothéose reliant la science-fiction, les récits de guerre post-apocalyptiques, la philosophie et l'illumination mystique. Concernant l'affirmation du résumé citant Castaneda et Mad Max, on y est complètement. Et je n'ai pas encore attaqué l'immense Dune, mais il paraîtrait que ce soit comparable ? Je rajouterai qu'on est également pas très loin de l'univers de Soleil vert et de la Planète des Singes.
- Dis-moi, où va donc la douleur quand tu l'oublies ? 
C'est un bon pavé, très dense, qui ne se lit absolument pas d'une traite. Il faut l'apprivoiser - ou se laisser apprivoiser, remettre le contexte en ordre et ne pas oublier d'aller faire un tour dans la partie "Jargon" de la fin pour ne pas se laisser noyer dans la vague de mots complexes et imaginaires. Le personnage principal est de loin le plus inintéressant du roman, et pourtant c'en est le héros principal - un pied de nez ? une contre-caricature ? Et que dire de l'IA apparaissant à la fin du roman, cette entité omnipotente et invincible si facilement vaincue pour le happy end final ? Il y a définitivement beaucoup d'idées, de concepts et d'ironie là-dedans - on peut comparer ça disons à la soupe prébiotique - et il va falloir s'accrocher pour en venir à bout, mais une fois qu'on y est, on peut dire que c'est un livre qui frappe fort. Et en tout cas, la réédition donne un objet tout à fait splendide, solide, malgré encore quelques coquilles et fautes subsistantes.

Bonus : d'autres extraits ici

par Mrs.Krobb

Radix de A. A. Attanasio
Littérature américaine (traduction par Jean-Pierre Carasso)
Mnemos, mars 2017 (original : 1981)
25 euros